Portraits des grandes personnes qui font les beaux vêtements

Isabelle Crampes - De Toujours

Isabelle Crampes - De Toujours

Crédits photo @ISABELLECRAMPES

Partager un moment avec Isabelle, c’est échanger à la fois avec une amie, une maman et une girlboss. Une personnalité qui rayonne dans et avec tous les sens: le franc-parler catalan à la sonorité marseillaise, la danse des mains dans l’air qui illustrent un propos, les cliquetis du collier touareg sur la poitrine. 
Pas d’étiquette socio-professionnelle à même de décrire sa multipotentialité. Mathématiques, musique, salle de marché, art comique, science du vêtement.
Au terme de décousue, je préfère celui de liée. 
J’aime l’idée qu’il faut une vie pour explorer le champ des possibles. Que l’on n’arrête jamais d’apprendre. Les expériences multiples ne sont pas pour moi une forme de dispersion mais au contraire interfèrent, et l’on arrive à soi. 

De Toujours est l’étape actuelle du chemin d’Isabelle. Une plateforme web de vêtements dont les coupes sont les mêmes depuis l’origine de leur création, des standards produits par des Maisons de tradition. La constante durable et réassurante dans l’imprévisible de nos pérégrinations. 

Il nous faut libérer notre potentialité de la prédation cours-termiste

Antoinette Rouvroy - Chercheur en philosophie - CRIDS FRNS belge

Crédits photo @DETOUJOURS - Gants de conduite de la Maison Causse 

C O E U R  D E  M É T I E R
 

Mon sujet, c’est la source du vêtement. L’Habit-institution. Ce qui reste.  
Le vêtement a été crée au départ pour une fonction précise, et avant l’Histoire de la Mode il y a celle de la fonction: travailler, faire du sport, exprimer un symbolisme travers un apparat.  
À partir de là, on dispose à peu près de toutes les coupes inventées pour l’Homme dont le corps n’a pas changé.
La Mode a ensuite récupéré et réinterprété des formes initialement conçues pour un usage.
Retrouver la source et l’usage, c’est retrouver une fonctionnalité et une utilité qui révèlent le style car elles incarnent celui qui porte le vêtement. 

De Toujours est une plateforme qui défend les fabricants à l’origine d’une coupe qui a traversé le temps. Nous nous attelons à l’histoire de la marque que l’on répertorie comme étant la référence dans un domaine ou le digne héritier du savoir-faire. Parce qu’un vêtement bien conçu est un vêtement qui dure. 
Notre dernière collaboration par exemple s’est faite avec la Maison Lafont, une marque initialement destinée aux vêtements professionnels. Comme eux, beaucoup de mes fournisseurs sont sur des marchés spécifiques et s’adressent très bien à leur cible, mais n’ont pas la culture Mode. Alors on travaille ensemble, je les reshape, je leur apporte une dimension différente. 
Je suis très attachée à l’Histoire du vêtement que je trouve fascinante. 
La mode se répète car elle emprunte toujours à l’autre. L’homme emprunte à la femme, la femme à l’homme. Elle emprunte à une puissance économique, un métier, un sport, un costume militaire

Un même vêtement n’a pas la même portée selon le siècle, le pays ou la civilisation

Catherine Join-Diéterle
Conservateur général honoraire du musée Galliera à Paris

Le vêtement a plusieurs vies. Il porte une dimension sociologique, c’est un témoin historique à travers ses usages et ses détournements. 
Les tendances n’ont rien du hasard. Le workwear, par exemple, c’est Mao qui convertit un peuple en reproduisant ses codes vestimentaires: s’habiller comme un agriculteur des rizières chinoises pour atteindre cette communauté. La bourgeoisie de Saint-Germain l’a détourné de la même manière en mai 68. 
Pour beaucoup de ma clientèle, l’Habit est d’abord un objet, parfois un véritable fétiche. Le style est intemporel, socialement c’est fondamental car quand l’objet est juste, tu peux naviguer dans n’importe quel milieu: tu as le bon code. 


Crédits photo @CLAIREGRANDNOM pour Thegoodgoods - Veste de travail en coton 

P O U R Q U O I  T U  P O R T E S  C E  Q U E  T U  P O R T E S
 

Je respecte la Mode, j’adore la création, je comprends les prix des choses chères et élégantes et j’espère que ça durera longtemps, mais je me réjouis de savoir que d’aller à l’opéra avec un burnous traditionnel algérien a autant de classe qu’une cape Yves Saint Laurent, sans échelle de valeur. 
Tu n’es jamais dans le faux quand c’est ton vecteur d’expression.
En tant qu’entrepreneur, je suis une consommatrice De Toujours. J’ai eu des bas et des hauts financiers, mais j’ai toujours le même mode de vie, la même idée de l’élégance
J’ai une tendance à acheter De Toujours car cela correspond à mon époque, à la crise, à cette vie incertaine et mon envie d'être portée par les vêtements.
Il faut être capable d’être en basse consommation pour entreprendre, pour être libre de construire. 
 

Ê T R E  M U L T I P L E 
 

J’ai une formation mathématique et financière tandis que je suis littéraire et créative: je me devais de travailler ce dans quoi j’étais le moins douée. 
Le temps m’amène à exprimer ma créativité, bien que j’ai beaucoup de respect pour les réalités cartésiennes. 
Je suis une aventurière de l’entreprenariat. Dans une vie il ne faut pas rater une occasion d’expérimenter les choses dont tu as envie, même petitement. Je suis attachée à mon territoire, Marseille, et même ici j’ai pu faire de la radio, de la télé. Tout ce qui me faisait fantasmer, j’ai voulu le faire concrètement. 
Des classes préparatoires aux Grandes Écoles et Sup de Co je suis arrivée à la musique en autodidacte. Je suis à l’origine du festival Marsatac. Dans le hiphop, ce type de formation c’est comme si j’étais le diable, mais ils m'ont testé et nous avions plus de points communs que de différences. J’aime naviguer à contre-courant, déverrouiller les à-prioris, quand bien même les gens pensent que je me disperse. 

When you follow your curiosities, you will bring passion to your new careers, which will leave you more fulfilled. And by doing more than one job, you may end up doing all of them better

Kabir Sehgal

Je suis une grande lectrice, de livres, d’actualité intello ou populaire. L'une des vertus de la finance de marché est la nécessité d'être connectée avec son époque. 
J’ai eu des phases philosophiques, religieuses, ésotériques, de romans où ce qui m’intéresse est ce les autres ont expérimenté. De tout ça naît mon inspiration. De Toujours, c’est l’expression de tout ce que je suis. 
J’ai encore un peu de production, on me prend pour une schizophrène. Ma photo est dans La Provence sur un festival du rire que je produis, j’ai participé à des festivals de musique, je me retrouve avec les mêmes journalistes. 
Je serai aux États-Unis, personne n’en aurait rien à faire, les gens me trouveraient prolixe. Ici je le fais, mais ça me bouscule. 

Crédits photo @DETOUJOURS Bombers injector B-15

D E  T O U J O U R S ?
 

J’en avais assez de mon activité d’évènement car assez de l’éphémère. On réalise des choses magnifiques qui disparaissent à peine montées. Je voulais changer mon rapport au temps. 
Le déclic est venu il y a 6 ans: mes racines sont catalanes, j’y passe mes étés. Ma mère et ma grand-mère ont porté les espadrilles traditionnelles fabriquées artisanalement là-bas, la vigatane, et chacune les a réinterprété à la manière de son époque. Un jour le magasin d’espadrilles est devenu un gelati à l’italienne. La Maison mère avait perdu l’origine de son métier. Perte d’essence à force de copie et de customisation. Ça a été l’illumination professionnelle dans un domaine qui, instinctivement, m’intéressait. J’ai commencé à libérer du temps et du budget. Il a fallut ensuite convaincre les fournisseurs, trouver une plateforme logistique, me concentrer sur le marketing de développement, faire des shooting plutôt que des cartons. 
J’ai atteint ma limite de compétence en terme de développement web. Je pensais être toujours capable d’apprendre et de repousser mes extrêmes. 

 Je suis ma propre frontière, mon propre monument 

Odezenne - Matin 

Mais je suis Entrepreneur: j’écris, je fais un cahier des charge, des tableaux excels, je planifie mes financement, mon développement. Sur le web je pensais que le modèle était le même, mais je me suis heurtée à une langue étrangère, un vocabulaire que je ne connaissais pas. J’ai mis beaucoup de temps à trouver les bons interlocuteurs. 
Pour avancer je dois travailler avec des gens de confiance, bienveillants. Tous les métiers techniques ont leur lots d’enfumage avec du beau le vocabulaire, j’ai appris à m’en préserver en observant mon père ingénieur, les intervenants de la finance de marché: les gens brillants savent expliquer simplement les choses aux profanes. 

Crédit photo @DETOUJOURS  Sac ceinture de chassse 

I N S P I R A T IO N
 

Hermès, j’idolâtre Hermès. La marque s’abîme certainement d’être trop aimée des amateurs de blig-blig à présent, mais j’admire tout chez Hermès: la façon, la manière dont on traite les gens qui viennent avec de vieilles pièces et n’ont pas forcément les moyens d’en acheter de nouvelles, accueillis avec un égard peut-être plus grand encore que les potentiels acheteurs. La transmission, le respect de l’artisan: un bijou de style touareg est fait par des touaregs. Le fait que ce soit une Maison familiale. J’aime tout. 

Yves Saint-Laurent aussi, est très De Toujours car culturel, ayant switché le burnous, le vêtement militaire, la blouse roumaine, russe. 
Et puis j’ai un Panthéon personnel, les marques des années 80 qui incarnent l’élégance de ma maman: Emmanuel Kahn, Chakok, Philippe Salvet,  La Squadra, les visionnaires comme Courrèges.

La musique m’inspire beaucoup aussi. Pour moi la mode commence souvent dans l’underground musical, puis la rue, puis est digérée est reprise par les créateurs, puis l'industrie.
Enfin, la jeunesse. Je suis une ado attardée à 46 ans mais il commence à y avoir une légère déconnexion. Je suis surprise du mur de culture entre la génération de mon enfant et la mienne, équivalent de celui entre mes parents et moi. Sa culture vient d’internet, il n’y a plus ce média global qu’est la radio. Ça va vite et loin, individuel ou par tribu, cela me fascine.

Crédits @VOGUE via De Toujours 

A P P L I C A T I O N   F É T I C H E 
 

Accroc à Insta, même si c’est malheureux.
 

C I T A T I O N  M A N T R A
 

Quand tu y étais j’en revenais - IAM.  C’est odieux, mais c’est pas grave!
Je suis une Antifragile*. Entreprendre ne me fait pas peur.  Le chaos ne me fait pas peur, parce que comme toute ma génération je suis surentraînée à cette réinvention perpétuelle. Elle a été vitale dans un monde où les répères changent à grande vitesse. 
S'adapter en permanence est un savoir-faire, l’humain futur sera comme ça. 
Partage individuel, réadaptation, évolution, loin des grosses structures dans lesquelles tu ne peux pas tourner, changer de direction, évoluer. Nous sommes tous en passe de devenir opensource

Crédits photo @DETOUJOURS Ciré Jaune Guy Cotten

V I S I O N  E T  I N F O R M A T I O N 
 

Quand j’ai lu le manifeste de Li Edelkoort, j’étais déjà au travail. 
Nous sommes beaucoup à avoir une bonne vision, mais je dois m’avouer fascinée par le métier: prévisioniste des tendances, pas loin de prophète ou gourou.
En tant que trader, j’étais en devise: tu as une information mathématique, tu peux prévoir les courbes en probabilité, ce qui n’est pas la vérité, c’est aussi être prévisioniste. Il faut être aux aguets, savoir tout tout le temps: qui vend quoi, qui couche avec qui, le vrai du faux. C’est resté un état d’esprit. J’aime la vie, j’aime m’imprégner de tout ça, je n’ai jamais assez d’informations. Une fois le matériau ingurgité, on prend de la hauteur en rêvant, on cherche la vue d'ensemble.
Ça me rappelle ma grand-mère qui était poète, membre de l’académie des poètes classiques de France. Elle n’écrivait pas sur les fleurs, mais sur le bigbang...

ONE SHOT
 

Les questions de l’éditeur telles qu’elles ont été posées, binaires. Les réponses d’Isabelle du tac-au-tac sont en gras dans le texte.

AGIR OU CONTEMPLER
PARFUM
OU MAQUILLAGE 
LITTÉRATURE
OU PHOTOGRAPHIE 
JERSEY
OU JACQUARD 
JACQUEMUS
OU PIERRE CARDIN
COPENHAGUE OU LISBONNE
SOIR
OU MATIN 
RISTRETTO
OU ALLONGÉ
ÉCRIT
OU PARLÉ 
RÉUSSIR OU RÉALISER 

Victoire Satto - Juin 2017 

* Antifragile, les bienfaits du désordre - Nassim Nicholas Taleb, Édition Les Belles Lettres