Portraits des personnes qui font bien

Masami, Floricultrice Urbaine - Plein Air Paris

Masami, Floricultrice Urbaine - Plein Air Paris

 

Masami, Floricultrice Urbaine - Plein Air Paris

 

Nous sommes fugaces, c’est ce que je souhaite transmettre aux gens à travers ce métier. 

Masami a créé la première ferme à fleurs de Paris et la première ferme florale urbaine de France. Pendant 10 ans, la mairie de Paris lui loue 1200 m2 de pleine terre dans le XXe arrondissement pour faire pousser des fleurs en biodynamie* qu'elle livre à vélo à des fleuristes de proximité. La biodynamie est une méthode agricole qui associe les forces des éléments du cosmos, du minéral, de l'animal et du végétal pour faire pousser sans produits chimiques des plantes ou des fruits & légumes extraordinaires. À travers l'usage de bactéries élevées à cet effet, Masami a également appris à soigner les sols apauvris, lors d'un séjour dans le Japon rural.
Apologie de la terre et ôde aux cycles de vie. Nous sommes chez Plein Air Paris. 

L'ensemble des photos sont au crédit d'Hélène Combal-Weiss

 

Capture decran 2019 08 27 a 08.24.25Crédits @HélèneCombal-Weiss

 

Je m’appelle Masami Charlotte Lavault, je suis moitié japonaise moitié française. J’ai 31 ans et je suis floricultrice urbaine : je cultive des fleurs en ville. J’ai crée la première ferme à fleurs de Paris, 1200 m2 de pleine terre en pleine ville à Belleville. Ce lieu est beau, il est situé derrière un cimetière, près d’un réservoir d’eau. Il a une forte empreinte historique car c'était un haut lieu de la commune, c’est là que le télégramme a été inventé, et le réservoir est d'origine depuis 1860. Cet historique violent rend pour moi d’autant plus beau le fait d’y cultiver des fleurs aujourd’hui.

pleinair 13 c Helene Combal Weiss

Crédits @HélèneCombal-Weiss 

 

D E S I G N E R  D ’ O B J E T 


Ça fait 6 ans que j’ai changé de vie. J’étais designer industriel entre Vienne et Londres, j’ai fini par travailler pour la mode, ce qui est devenu rapidement une épine dans mon pied. Éthiquement, je ne comprenais pas ce que je faisais. Il fallait créer des centaines de pièces dans un délai très court -en moyenne 25-30 minutes par pièces- ce qui est horrible mais la réalité pour la grande majorité des marques.
Un jour, je reçois une commande : dessiner un sac pour homme en cuir, prévu à la vente en milliers d’exemplaires. Par curiosité, je demande à mon boss combien de sacs seront réalisés avec la peau d’une vache. La réponse est 1. Une vache, une sac. Un sac banal, comme il en existe des centaines et comme d’autres viendront après lui. Je réalise que ce que je fais n’a aucun intérêt. Je décide d’arrêter, sans trop de plan B autre que celui d’aller à l’opposer de mon travail actuel. On est à Londres en plein hiver, je me mets en quête d’une ferme où travailler. 

 

R E C O N V E R T I E  D A N S  L E  V I V A N T


J’écris alors à la seule Ferme biodynamique d’Afrique du Nord (région proche de l’Europe où le travail des fermes se poursuit en hiver, du fait de l’ensoleillement NDLR). Ils m’accueillent immédiatement.
La biodynamie est une technique de culture qui prend en compte les astres et est très concentrée sur le sol. Elle imagine la terre comme une planète et non comme un terrain plane de culture où poussent des plantes. S’il y a une part d’ésotérisme, il faut reconnaître que cette méthode est extraordinaire. Les produits qui sortent de terre sont exceptionnels, c’est ce qui m’a convaincue.
Après quelques mois, socialement, il devient très compliqué être une femme, blanche, seule, dans un milieu rural marocain. Je décide donc de poursuivre au pays de Galles. 
La seconde ferme qui m’accueille est comme dans les livres pour enfants : en polyculture avec quelques animaux, des moutons, des poussins, des légumes, des fleurs... À nouveau, la dureté du travail rend cependant les agriculteurs et la vie elle-même très durs. J’apprends énormément et après quelques mois, je me mets en quête d’un terrain proche de Paris pour cultiver des fleurs. 
Nous sommes avant le mandat d’Anne Hidalgo, c’est quasiment impossible. Je repars donc au Japon poursuivre ma formation.

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Crédits @HélèneCombal-Weiss

P R O B I O T I Q U E S  &  B A C T É R I E S :
M I C R O - M É D I C A M E N T S  P O U R  M A C R O P L A N È T E

Pour moi, les bactéries sont une des techniques du futur pour tout.   

Ce qui m’intéressait initialement c’était les fermes d’indigo dans la région d’Okinawa, le sud tropical, région particulière isolée dans le Japon, au savoir-faire textile incroyable, multi-séculaire et très naturel. C’est la région la plus pauvre du Japon, dans laquelle depuis des siècles, on fait avec ce qu’il y a. Par exemple, le bashofu est un textile magnifique produit avec de l’écorce de bananier. Ils ont aussi une plante d’indigo spécifique de cet endroit : le ryukyu ai. 
L’indigo est un pigment obtenu par fermentation. Je me suis rendue dans une ferme incroyable où l’on cultive des fruits tropicaux, des légumes, où l’on élève des poules et également des bactéries. Elles sont utilisées comme pro-biotiques pour les sols.
Il faut s'imaginer que les sols sur lesquels les humains évoluent ont traversé plusieurs dizaines d'années de traitements chimiques. Ils sont dans le même état que lorsqu'on a pris trop d'antibiotiques, trop souvent ou longtemps : ils ont comme les humains des problèmes de digestion et de mycose. Ils ont besoin des probiotiques. Cette ferme est un centre de recherche sur les probiotiques pour sols. Les techniques de culture sont très spécifiques à cet endroit, d’abord parce qu’il est tropical donc les bactéries pullulent vite, ensuite parce que le Japon a une culture de la fermentation (miso, natto, sauce soja). J’ai donc ramené une souche de bactérie que j’épands régulièrement. C’est un des piliers de ma pratique : soigner le sol pour avoir un sol sain, des racines fortes, des plantes solides qui donnent plus de fruits ou de fleurs, et résistent mieux à la vie. 
Pour moi, les bactéries sont une des techniques du futur pour tout : la médecine, la culture agricole, floricole, l’alimentation. J’ai conscience que c’est totalement intuitif, je n’ai aucune formation en agronomie, je ne connais pas les phénomènes à l’échelle micro. La seule chose que je connaisse, ce sont les fermes en biodynamie et cette ferme bactérienne où j’ai appris, ce sont des endroits sublimes où les plantes vont très bien. 

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Crédits @HélèneCombal-Weiss

B I O  +  D Y N A M I E 


La biodynamie existe depuis environ 100 ans, théorisée par Rudolf Steiner, qui est aussi le père fondateur des enseignements Steiner et Montessori. C’est un esprit des Lumières mais au XIXe siècle, dont le savoir tant astronomique que paysan, la connaissance des cultures européennes, asiatiques, était immense. Il en a fait un cours dispensé à une dizaine d’agriculteurs en 1924: une liste de principes syncrétiques dont est née la biodynamie telle qu’on la connaît aujourd’hui.

En pratique, deux piliers : 

La science : éditée chaque année sous forme d’agenda, dans lequel sont par exemple calculées le périodes de grand vent ou les vagues de chaleur. Les instructions sont très détaillées, par exemple « Aujourd’hui, entre 14 et 16h, c’est le bon moment pour s’occuper les légumes dont on veut récolter les feuilles. » Théoriquement, une exploitation bio dynamique se fait en polycultures : fleurs, légumes, fruits, animaux. Je ne cultive que des fleurs et des bactérie, je ne suis pas une ferme biodynamique stricto sensu, mais je m'efforce de respecter l'agenda. Les jours où il préconise de ne pas travailler les plantes, j’évite d’y toucher. 
Les préparations : le "BIO" des potions presque magiques composées systématiquement d’un élément végétal, minéral, animal et astral. L’une des préparations les plus importantes s’appelle la bouse de corne. C’est de la bouse de vache (l'herbe mâchée, le végétal), fourrée dans une corne de vache (l’animal), enfouie dans un endroit où la terre est bonne (le minéral), durant 6 mois pour s'infuser des influences des planètes de notre système solaire (l'astral). Après 6 mois, on obtient une poudre noire humide dont on prélève une minuscule quantité qu’on «DYNAMISE» dans l’eau en la brassant à la main dans un sens pendant une heure pour créer un vortex, puis pendant une heure dans l’autre pour créer un chaos jusqu'à retrouver un vortex, et ainsi de suite. Bien sûr, cela paraît étrange. Mais au delà du fait que ce soit d’abord un acte très agréable, en pleine conscience à la tombée du jour ou très tôt le matin, à mon sens cela repose sur des notions assez pramatiques : du bon sens.
On pense peu à l’influence cosmique ou lunaire dans notre quotidien. Prenons la lune à titre d’exemple, elle est responsable du mouvement des marées soient des centaines de millions de mètres cubes d’eau dans l’océan. Nous sommes composés à 70 % d’eau, il est impensable de considérer que la lune n’a pas d’influence sur les mouvements d’eau de notre organisme. Les règles des femmes en sont un très bon exemple. 

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Crédits @HélèneCombal-Weiss

U N  C H A M P  D E  F L E U R S  E N  P L E I N  P A R IS 


J’ai remporté un appel d’offre de la mairie de Paris pour occuper ici 1200m2 de terrain cultivable et créer ma ferme de toute pièce, l’espace m’est loué pour 10 ans. J’ai commencé par passer une année à défricher le chiendent à la main.

Je cultive ici en utilisant les techniques de la biodynamie, entre 100 et 120 espèces de plantes sur une toute petite surface. Économiquement, c’est complètement idiot ! Ça me donne bien plus de travail d'adaptation à chacune, de rapidité de rotation, de connaissances aussi de leur diversité. Mais avoir moins de plantes serait passablement ennuyeux, en terme d’activité, d’esthétique, de choix pour mes clients. Cette diversité est essentielle pour moi, et c’est une façon de compenser comme je peux le pêché originel de l’agriculture : se concentrer sur quelques cultures seulement, voire même faire de la monoculture, donc supprimer un biotope existant et parfaitement résilient (une forêt, une prairie…) et y imposer une plante que la nature n’aurait pas mise là, en tout cas jamais en si grand nombre.
On peut penser son système agricole en faisant cohabiter de nombreuses espèces en les rendant très productives, et surtout très résiliantes : par exemple en cas d’attaque par un champignon ou un insecte, qui bien sûr ont leur hôte ou leur proie de prédilection, la présence de plantes voisines très variées limitera la propagation du problème, et limitera donc les pertes, qui pourraient être très importantes sinon. . 

 

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Crédits @HélèneCombal-Weiss

 

L E  C O Û T  D E  L ’ E F F O R T

 

Je vends à peu près 50% de mes récoltes à des particuliers, 50% à des professionnels. J’organise aussi des ateliers de compositions, d’apprentissage sur les plantes, comme le dernier où une petite dizaine de participant.es étaient accompagné.es par une cuisinière et une fleuriste américaines, où l’on passe un moment ensemble au milieu des fleurs.
Être en ville est à la fois une bénédiction et une vraie contrainte. Mes clients sont à 300m, je vends donc très facilement ce que je produis, en revanche, je suis la première en France à expérimenter ce modèle économique et le coût de la vie à Paris est difficilement soutenable. Il est vrai que je fais très attention à ce que j’achète, je ne veux pas travailler avec des outils mal fabriqués au bout du monde. Cela fait deux ans que je ne me paye pas, alors je travaille le soir et la nuit en tant que traductrice. C’est ainsi pour l’instant, c’est très difficile. Cela change doucement depuis un an, après la nourriture et le vêtement, les gens commencent à comprendre que l’industrie de la fleur est sale et cherchent des alternatives. 

 

 

D I R T Y  F L O W E R

L’industrie de la fleur est une sale industrie.

85 à 90% des fleurs que l'ont trouve dans le commerce sont importées : Équateur, Kenya, Éthiopie, Israël, Afrique du Sud…etc. Grâce à leur climat ensoleillé, ces pays peuvent produire toute l’année, à la différence de la France qui pourtant a un savoir-faire historique et une vraie culture floricole. Nous avons un patrimoine horticulturel énorme, notamment dans les régions PACA, la Bretagne ou l’Île de France. Depuis les années 90, la globalisation de l’industrie de la fleur a accéléré la perte de ce patrimoine agricole et humain, du fait de la concurrence bon marché. Tout est moins cher et moins réglementé dans ces pays : la main d’œuvre (la floriculture, c’est beaucoup de travail manuel minutieux), l’usage des désherbants et des pesticides, des conservateurs. De grandes entreprises floricoles occidentales investissent donc dans ces pays. Cela crée de l’emploi local bien sûr, mais le coût humain et environnemental est gigantesque : la main d'œuvre est sous payée, travaille dans des conditions dangereuses, en contact permanent avec des produits chimiques, ces mêmes produits se retrouvent dans l’eau, les nappes phréatiques et les lacs alentours sont asséchés par l’eau nécessitée par les fermes... Puis vient le coût lié au transport seul. La facilitation des transports internationaux permet d’importer très rapidement des fleurs par avion ou camions réfrigérés vers la Hollande, où elles sont vendues aux enchères avant d’atterrir sur nos étals. L’aberration est telle qu’il est possible d'avoir des fleurs du Sud de la France, acheminées aux enchères hollandaises et redispatchées ensuite à New-York… ou Rungis (le marché de gros où s’approvisionnent tous les commerces parisiens). 

Cependant, il a été démontré qu’une fleur kenyane importée, transport compris, avait moins d’impact qu’une fleur hollandaise cultivée sous serre chauffée et éclairée… Rien n’est simple, ce qui est certain, c’est que nous sommes dans un marasme global, et une perte de la bio-diversité économique de ce marché de la fleur.

 

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Crédits @HélèneCombal-Weiss

S L O W  F L O W E R

Le mouvement slow flower a environ 10 ans, il prône le respect de la saisonnalité, de la biodiversité en culture et le retour à la culture locale, à l’écologie, à l’ancienneté des espèces, à l’artisanat. Ce qui inclut de s’abstenir de consommer des fleurs en hiver en Europe, It’s a fact of life. Les roses de la Saint-Valentin sont une absurdité. Tout ne pourra pas être comme ça, mais c’est une belle perspective pour la filière. La biodiversité est aussi celle des acteurs. Cela ne concerne d’ailleurs pas que la fleur.

 

L E  P O U V O I R  D E  L A  F L E U R

There is no such thing as a free lunch.

D’un point de vue strictement climatique, la végétalisation des habitats urbains est bénéfique : elle réduit les îlots de chaleur, rafraîchit les villes. Elle fait un bien fou au moral des habitants, par le seul fait de traverser un espace vert ou fleurit. Et plus instinctivement, elle permet de raccrocher les wagons : manger bio, ne pas consommer de plastique… Ce sont des suggestions éloignées de la réalité de l’impact de nos actes au quotidiens, pourtant tout a un impact énorme. J’aime beaucoup l’expression anglaise qui dit : « There is no such thing as a free lunch ». Quelque chose de pas cher, cela n’existe pas. Si ça ne l’est pas pour toi, quelqu’un ou quelque chose à payer à ta place : le producteur, le fabriquant, la terre. Travailler la terre en ville permet de réaliser la valeur du produit finit : cette tomate a une valeur, la terre a une valeur, l’humain qui travaille a une valeur, la santé et tout ce qui est vivant à une valeur. Si tu passes ton mercredi après-midi avec une asso à végétaliser un toit, tu te rends compte que bêcher 3m² prend une heure. Tu prends conscience que le kilo de tomate qui coûte 8 euros vaut chacun des centimes requis pour un bon produit : une bonne semence, le temps de la faire germer, la terre à préparer, le temps de culture sans produits chimiques… On mesure les tenants et les aboutissants de chacun des produits que l’on consomme. 

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Crédits @HélèneCombal-Weiss

L ’ I N S T A N T  A D  V I T A M 

Ce que j’aime avec la fleur, c’est qu’elle apporte de la joie aux gens. J’aime à dire qu’il y a une inutilité constitutive dans ce que je fais ! Mais voilà, entre le moment où je récupère les graines et le moment où ma fleur sert à faire un bouquet, il se passe en moyenne 9 mois. 9 mois pour avoir un petit d’être vivant qui durera quelque jours. J’aime remettre de la temporalité dans un quotidien où l’on est habitué à avoir des choses qui durent. Un ordinateur indestructible, un objet garanti à vie. Rien n’est garanti à vie, la vie n’est pas sous garantie. Je trouve extraordinaire de voir passer la vie dans quelque chose de beau et cette idée fondamentale que tout est éphémère et tout peut s’arrêter. C’est ce qui a vraiment changé ma vie : passer des bureaux fermés d’un studio de design d’objets inertes, à un quotidien auprès d’être-vivants qui vont disparaître, comme moi, sans laisser de traces sur leur passage. 
La conscience du temps est hyper-accrue quand on travaille avec du vivant. Nous sommes fugaces, c’est ce que je souhaite transmettre aux gens à travers ce métier. 

 

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Crédits @HélèneCombal-Weiss

 

* non certifiée