Portraits des grandes personnes qui font les beaux vêtements

Hugues Didier & Vulfran de Richoufftz - Panafrica Shoes

Hugues Didier & Vulfran de Richoufftz - Panafrica Shoes

La win-win pour business model

Temps de lecture estimé à 9 minutes 

 

Panafrica shoes est l’entreprise novatrice qui tisse de grandes idées dans l’humilité.
C’est l’histoire de deux potes qui rêvent d’un beau projet : immobilier, plomberie, prêt-à-porter. Qu’importe le produit pour peu qu’on le respecte, et avec lui l’artisan, le fournisseur, le client. La chaîne de valeur humaine qui permet à l’entreprise d’exister. 

Hugues et Vulfran ont bâti une marque de baskets urbaines piquées de wax, sur des liens solides avec l’Afrique. Leurs sneakers affolent depuis deux ans le bitume occidental et boostent l’économie du Maroc et de l’Afrique de l’Ouest où elles sont conçues, dans le respect scrupuleux des intervenants locaux : rémunérations justes, engagements longue durée, efforts documentés vers une moindre empreinte carbone. 

Démantelée la sous-traitance. Surannées les méthodologies des Grandes Écoles de commerce. Place à la décence et au bon sens humain nécessaires à la construction de partnerships responsables… qui font un business viable. 

Le goodgoods meeting du jour : Paris XVIIIème, une conversation à huit clos chez Panafrica Shoes.

Crédits Photo @PANAFRICASHOES


C I T O Y E N S


HUGUES
: Je suis marseillais
Au terme de chef d’entreprise, je préfère celui d’entrepreneur. Pour moi c’est un continuum, pas un état mais une dynamique perpétuelle de projets.

Je crois qu’on peut être entrepreneur pendant 20 ans à la tête d’une multinationale

Je viens d’avoir 30 ans, je n’ai jamais su ce que je voulais faire de ma vie, mon parcours est fait de découvertes. Il a commencé par des études de lettres khâgnes-hypokhâgnes. J’ai tenté et raté deux fois normal sup’, on peut dire loser aussi, non? Puis je me suis inscrit en Master d’Urbanisme et Gestion du territoire où j’ai encontré Vulfran. Je ne me projetais pas dans cette voie en privé ou en public, alors j’ai gagné du temps sur la vie active en bifurquant vers une école de commerce généraliste, l’Essec. Je n’en ai passé qu’une… Tu peux donc ajouter paresseux. Mon but était de voyager, j’ai passé neuf mois à Singapour puis six au Maroc, en conseil en stratégies. J’ai découvert et adoré ce pays mais n’avais pas d’idée professionnelle claire.  
L’horizon était à trois mois : cours ou stage à finir, domaines à tester. Au fur et à mesure, j’éliminais.  

De retour en France, je me suis interrogé en terme d’envie et non de métier : je voulais repartir en Afrique pour une expérience de vie. Je trouverai du travail là-bas.
Nous avions déjà envisager d’entreprendre avec Vulfran, à la fin de nos études, avec l’opportunité de racheter une boite de plomberie. Rien à voir avec notre background, mais on a touché du doigt l’excitation entrepreneuriale, la possibilité devenir nos propres patrons. On manquait cependant d’expériences professionnelles structurées avant de se lancer.
J’ai trouvé un truc au Sénégal.

Un truc, c’est vraiment le mot : à mon arrivée il n’y avait rien, mais c’était suffisant pour être une opportunité 

Un ivoirien montait une institution entre banques et solutions de micro-financements pour le tissu économique local : du patron au camionneur au crédit personnel, principalement dans l’agriculture et les tissus, ceux utilisés aujourd’hui dans nos chaussures. Pendant trois ans, entre Dakar, Abidjan et Brazzaville, j’ai crée une entreprise, sa structure, développé son activité en Côte d’Ivoire et au Congo. Quand la gestion des financements est arrivée, la dynamique s’est modifiée, mes envies d’autres choses ont surgit… En même temps que celles de Vulfran.

 

VULFRAN : Je m’appelle Vulfran, prénom original que j’aime bien. Je suis le quatrième d’une famille de sept enfants, ce qui m’a donné des armes pour l’entreprenariat. Quand on est 7 il faut se faire une place.
Je tiens de mes deux parents, un mélange de général d’armée et d’artiste. J’ai eu une belle enfance, aimé et heureux, la plupart du temps à Paris mais ponctuée de déménagements, alors je n’ai pas de terre d’attache
Mon parcours est très linéaire, universitaire. J’ai obtenu un bac L en lycée militaire où j’ai apprécié l’esprit de camaraderie, mais ma créativité y était complètement bridée. Je rêvais de l’école Boulle et de nature, d’être paysagiste, j’ai donc bifurqué vers la géographie puis l’Urbanisme.
Après deux ans en Espagne, à Madrid et Séville, j’ai entrepris un Master en aménagement du territoire, axé business et immobilier, puis j’ai été embauché dans un grand groupe en sortie de stage. J’y ai vite évolué mais je n’étais jamais fondamentalement convaincu. 

Je m’interrogeais sans cesse : est-ce que la dimension humaine me satisfait? Est ce que je me projette ici? Quid de mener mon projet de à A-à-Z?

On s’est retrouvé là dans nos vies, avec Hugues un été. En 2015, on s’autorisait au bord de la plage avec un verre de blanc à divaguer sur un changement de cap, un métier à créer ensemble dans la complémentarité de nos expériences. 
Une fois évoquée, cette idée ne m’a plus quittée, je pensais chaque matin : Demain je peux faire un quelque chose de complètement différent

Crédits Photo @PANAFRICASHOES


T I S S E R

 

HUGUES : L’idée de Panafrica est née des tissus. Nous étions dans des secteurs austères : banque, immobilier, grands groupes. Je ne suis pas un modeux, le prêt-à-porter ne me tenait pas à coeur, mais le rapport au produit m’attirait. L’objet comme finalité change ton expérience de la production, elle te place dans un espace-temps plus court.

VULFRAN : Le souvenir de notre premier prototype est émouvant. Un proto, c’est une ébauche. Le nôtre est sorti d’une usine au Maroc après quelques croquis dessinés par moi, on en rit aujourd’hui mais on en garde la satisfaction qui lui est associée : celle de l’avoir pensé, imaginé pour d’autres, puis entièrement fait fabriquer. 

HUGUES : Le wax avait du potentiel, mais son usage traditionnel n’était pas adapté aux consommateurs occidentaux. Vulfran a eu l’idée de l’intégrer par touches, sans tomber dans les clichés, dans une excentricité qui ne s’adresserait pas à notre marché. 
Paradoxalement, notre étude de marché s’est faite à postériori.
On était trop en marge du secteur de la mode pour connaitre les codes des imprimés, la tendance émergente du wax, jusqu’à notre premier salon professionnel où on s’est retrouvés parachutés dans le corner des tendances. 
Avec le recul on réalise qu’on s’est conduit en têtes-brûlées, sans avoir conscience des règles. On a lâché de très bons jobs pour un marché inconnu. Ensuite, on a appris : qu’il y avait un marché de la basket, que le wax était un bon filon, que le monde de la chaussure est complexe à percer, nécessite plus d’investissements au départ, ce qui le rend aussi moins compétitif. L’analyse de ces paramètres nous a permis d’affiner notre stratégie initiale et de trouver un rationnel économique. 
On a tout misé sur notre intuition… Celle de faire un truc cool : des tissus, une basket, l’Afrique pour ADN, et notre propre éthique de travail.
Les choses se sont construites naturellement. 

Crédits Photo @PANAFRICASHOES


R E S P O N S A B L E S

 

Il n’y a jamais eu d’alternatives à notre philosophie de production. 
Une chaussure est une chose complexe : pleine de matières, intervenants, fournisseurs, fabricants. Il y a là un challenge très stimulant, celui de démarcher, convaincre et entretenir à long terme des relations avec des partenaires indépendants dans divers pays.

On voulait un objet dont on soit fiers et qu’on puisse nous-mêmes porter au quotidien

Nous sommes perpétuellement dans la recherche du mieux faire : matériaux plus éco-responsables, améliorer la qualité, la solidité, la rentabilité de l’investissement pour le client. 


P O U R Q U O I  T U  P O R T E S  C E  Q U E  T U  P O R T E S 


HUGUES
: Mon rapport au Style est de pire en pire. Je ne suis pas sensible à l’image que je renvoie. Paradoxalement, je n’aime pas les gens négligés… Donc pas indifférent au Style des autres mais je ne m’applique pas cette discipline!
Je consomme peu. En trois ans en Afrique, j’ai fait faire quelques costumes sur mesure -unis !-  rien d’autre, vraiment pas partisan d’accumuler, et ce avant d’avoir conscience du consumérisme de masse et de l’impact de l’industrie du vêtement, plus particulièrement sur les travailleurs. Ce parti pris s’est renforcé depuis que je travaille dans le secteur. 

VULFRAN : J’attache de l’importance au Style, à mon apparence. Je ne consomme pas beaucoup, je fonctionne aux coups de coeurs et je suis heureux d’acquérir une pièce que je n’ai pas, un peu exceptionnelle, je prends du plaisir à la porter. J’achète moins qu’avant cependant. Le Style est important. Il dessine la personnalité, il précède la personne que l’on croise dans la rue. Je regarde davantage le Style que la tête au premier abord, socialement c’est très instructif. Couleurs? Motifs? Chaussures urbaines? Classiques? Talons?

Tout ce qui dénote est intéressant

Crédits Photo @PANAFRICASHOES


C U L T U R E  D ’ E N T R E P R I S E
 

HUGUES : Notre éthique de travail n’est écrite nulle part pour ne pas nous reposer sur des textes séducteurs qui devanceraient nos actes. Ces valeurs sont palpables dans notre management. Il n’en est pas d’imposées, on souhaite qu’elles soient intrinsèques, alors on redouble d’attention quant à l’état d’esprit de nos employés.
Cela se formalisera sans doute dans le temps, aujourd’hui on est heureux d’avoir cet espace de liberté. Ne ne rien graver dans le marbre permet aussi de construire collectivement, en intégrant des idées extérieures aux nôtres. 

VULFRAN : Nous avons des clefs de fonctionnements : la liberté de parole, la possibilité de critiquer, questionner. Toutes ces données sont posées sur la table, ce climat favorise les initiatives, les échanges.
Il n’y a rien que l’on n’essaie de cacher à nos collaborateurs ou nos clients, quand bien même la transparence n’est pas de 100% dans l’intégralité de nos composants. On souhaite que l’éthique vive au quotidien dans notre société, qu’elle soit aussi bien dans l’environnement de travail que dans le produit. Si on néglige les relations humaines, on a raté le coche. Nos valeurs de fond se construisent dans le temps.

Nous ne sommes pas des légionnaires du commerce équitable, pas des spécialistes de la slowfashion. Le projet est né sur ce principe : faire les choses bien

Connaître la responsabilité de nos actes, et toutes nos parties prenantes doivent comprendre cette position-là. 
Tu ne peux pas prendre un tissu emblématique de l’Afrique, en acheter des contrefaçons chinoises et faire fabriquer à Taïwan. Ça ne fait pas sens. Ça n’est pas philosopher ou théoriser, c’est intuitif. De même que notre volonté de travailler avec l’Afrique, motivée, consciencieuse, et contribuer au développement de son économie locale. Nos schémas commerciaux sont durables, parce que nos fournisseurs sont stratégiques. Sans eux, spécifiquement, nous n’avons plus de marque. 

HUGUES : On a mis le doigt dans l’engrenage du responsable, et suivi le courant de notre génération, globalement concernée par l’environnement. On s’interroge concrètement : quel impact a la production de 20 000 chaussures sur la couche d’ozone? La conscience professionnelle fait automatiquement écho à notre sensibilité personnelle.

Je n’ai pas créé mon entreprise pour travailler comme chez Ernst&Young

Certaines méthodologies sont importantes : je sais lire un bilan, faire de la comptabilité, un business plan. Mais les grandes théories sur les RH, la com, le management, les SWOT… Il y a un rejet du formalisme, des anglicismes, ce sont des notions que je ne me suis jamais appropriées, auxquelles je n’ai pas recours aujourd’hui. 

VULFRAN : C’est important que nos partenaires soient eux-mêmes, quelle que soit la taille de notre structure dans l’avenir. Nous sommes libres d’horaires, de façon de procéder. C’est ainsi qu’on arrive en souriant au travail et avec l’envie d’y venir.


B U S I N E S S  N E W (B I E)

HUGUES : Beaucoup de sujets sont nouveaux pour nous. Pour Vulfran la com & marketing, pour moi la supply chain et la logistique. Ça n’est pas notre formation initiale, on manque de référentiels, mais on a compris que c’était un atout. 
Nos débuts nous ont portés, cette candeur et cette volonté ont permis d’affronter les vendeurs de grands magasins sur les salons, sans même savoir qui ils étaient, avec nos prototypes dont les semelles n’étaient pas les bonnes… On avait un rapport neuf à ce milieu, sans être naïfs, ce qui a permis de court-circuiter ses codes habituels, galvaudés, old school et très normés. 

On était hors des codes. Ignorer les obstacles nous a permis d’éviter de les craindre

C’est devenu une force identitaire qui reste notre ligne de conduite aujourd’hui.


D A N S  T R E N T E  A N S
 

HUGUES : Je suis incapable de me projeter, et ça ne m’intéresse pas. J’aime prendre les choses telles qu’elles viennent. 

VULFRAN : J’aimerai être toujours aussi heureux, arriver à garder l’esprit de la marque : l’humilité, la simplicité, la joie de vivre. 
Ce qui nous guide au quotidien : être une jeune entreprise, un collectif, où on embauche les bonnes personnes pour s’engager et devenir une référence à travers le monde. Panafrica est un projet ambitieux, on s’est lancé pour être grands. 
Demain on ne sera heureux d’évoluer que si l’on est responsable. D’une part pour minimiser notre impact sur l’environnement et les communautés, d’autre part intellectuellement : pour ne pas tourner en rond.
Se renouveler, améliorer ses comportements humains, industriels, être novateur dans son domaine, imposer ses propres challenges.
Bien sûr en grandissant, on réalise la charge de travail imposée et la nécessité de déléguer, mais on garde la main : on démarche nous-mêmes nos fournisseurs, on plie nos sac-à-dos pour des voyages de prospection. C’est comme ça que je nous vois, comme des aventuriers de l’entreprenariat.

Épouse la forme de tes obstacles

A P P L I  F É T I C H E
 

 

HUGUES : Mon player de musique ! C’est à peu près tout. 

VULFRAN
: Twitter. J’ai appris avec Panafrica, j’adore faire de la veille ou des exercices de synthèse en peu de caractères, et la possibilité de contacter les interlocuteurs en direct.
 

C I T A T I O N  M A N T R A
 

HUGUES : Just Do It. Être entrepreneur, c’est être dans l’action.  Et c’est la même chose pour l’éthique : faire plutôt que parler. Sus aux châteaux de cartes. Panafrica n’est pas un égotrip. Je suis content d’avoir accompli un travail quand je me couche le soir. Si nous ne faisons pas avancer les choses, c’est la multinationale de l’étage en dessous, aux 2000 employés délocalisés qui le fera. Prenons des risques, avançons sans dramatiser, sans se flageller quand nous sommes imparfaits, mais du mieux possible.
Et puis… Nike est notre principal concurrent, non?! 

VULFRAN : Tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin. C’est ma représentation d’un parcours de vie entrepreneurial ou perso. Le collectif : nos employés, nos fournisseurs, nos clients, les associations qui nous font confiance deviennent des partenaires. Nous sommes un collectif au service d’une belle cause. Et c’est comme ça qu’on ira loin. 

L’éthique, c’est faire plutôt que parler

O N E  S H O T  I N T E R V I E W


Les questions de l’éditeur telles qu’elles ont été posées, binaires. Les réponses de Hugues et Vulfran en alternance et du tac-au-tac sont en gras dans le texte.

 

VULFRAN : VILLE OU CHAMP
HUGUES
: NU OU VÊTU 
 AIR FORCE ONE OU CONVERSE
CAP TOWN OU ZANZIBAR 
ESCARGOT OU TÊTE BRÛLÉE
PLACE DE CLICHY
OU COMMERCE 
SCIENCE FICTION OU ROAD MOVIE
PROUST
OU WOLINSKY 
DIGITAL OU PAPIER
GIN TO OU BORDEAUX
RÉFLEXION OU IMPRO
QG OU LE MONDE DIPLO

 

 

PANAFRICA a créé le programme WALK FOR SCHOOL : pour chaque paire vendue, 10% des bénéfices
sont reversés pour soutenir l'accès à l'éducation et à la formation professionnelle
, via trois associations partenaires au Burkina Faso, au Bénin et au Cameroun.  

 

Victoire Satto, Septembre 2017

PANAFRICA SHOES
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