Portraits des grandes personnes qui font les beaux vêtements

Phillip Morgan - Hecho Inc. Profession : DESIGNER UPCYCLER

Phillip Morgan - Hecho Inc. Profession : DESIGNER UPCYCLER

Upcycled design
Ressusciter les objets en lieux de vie

Temps de lecture estimé à 7 minutes 

9 PM, Brooklyn. 
Si Manhattan ne dort jamais, cette « ville dans la ville » semble avoir davantage la notion des jours qui passent, de la lenteur imposée par un dimanche soir d’octobre. Je suis installée dans un bar à cocktails au décor hors du temps : tonalités chamarrées atténuées par une lumière basse, matières riches en reliefs du sol au plafond qu’on a envie de toucher, arrière-plan de verres en cristal qui dorment sous des bouteilles de bourbons classées.
Années 30, 50, 70, aussi hétéroclites que la playlist qui tourne sur le jukebox, fluide, évidente et qui sert de liant entre les âges. 
La clientèle aussi est sans âge défini, partagée entre des millénials du quartier, un homme d’affaire hongkongais et des touristes amenés par Out of the box New York*.
La personne que j’attends, c’est Phillip Morgan, designer (re-)constructeur. Il a pensé et réalisé l’endroit avec sa team, Hecho Inc., entreprise de set design spécialisée dans l’upcycling. 
Ensemble ils créent des endroits de vie où des objets séculaires portent des valeurs d’écologie et de respect du travail bien fait. Au delà, ils définissent une nouvelle manière de consommer : un modèle d’économie circulaire qui est le Retour Vers le Futur imposé à notre génération.  La valeur du "bien fait" se potentialise avec le nombre des années. 

Crédits Photo @CLAIREGRANDNOM

 

We have too much stuff.

G É N È S E 

 

J’ai commencé en 1989, rue de Ponthieux. En débarquant en France depuis les États-Unis, je ne parlais pas un mot de français : j’ai découvert un nouveau monde. 
Mon ami Oliver Jenkins et son coloc avaient un projet de bar de copains. John Coyle, architecte irlandais, a conçu le design de l'endroit. Je m’y suis intéressé,  je leur ai donné un coup de main pour les travaux. La Cartoucherie est née rue de Ponthieux, en même temps que mon métier. 

Crédits Photo @CLAIREGRANDNOM

H O L I S M E

 

La conception est une discipline très spontanée, un mélange de visuels et de sentiments. Tu visualises des designs, des objets, instinctivement tu évinces ceux qui te déplaisent, sélectionnes ceux que tu aimes et les assembles. Je suis très inspiré par les autres, et je crois au dépassement de soi, au fait de faire de son mieux dans son domaine d’expression. Nous sommes tous singuliers. Mes performances, mes outils dans la vie sont différents de ceux des autres, nous travaillons notre diversité dans la complémentarité. Cette conscience du potentiel et des limites de chacun nous rend profondément humains, cette sensibilité se retrouve dans notre travail. 
Nous avons ouvert le Stollys en 1991. Pour moi c’est l'un des meilleurs bars au monde. Il est perpétuellement rempli de personnes biens, de tous les horizons, qui échangent en plusieurs langues. Tout le monde est bienveillant, les gens se connaissent et s’accueillent très naturellement. Je peux ne pas y mettre les pieds pendant un an, je reviens et j’y suis comme chez moi, à l’instar de Cheers (NDLE émission de télé aux États Unis).
 

Crédits Photo @CLAIREGRANDNOM

D O  I T  Y O U R S E L F

 

En 1994, nous avons conçu ensemble le Lizard Lounge, cette fois-ci de fond-en-comble : John à l’architecture, moi pour la mezzanine, les cuivres, la surface et le corps du bar. Cette expérience a conforté mon désir de vouloir fabriquer des choses. 
À Los Angeles, j’avais étudié le génie mécanique mais interrompu mes études car elles ne m’intéressaient pas, je ne me projetais dans aucun métier. Or, j’ai toujours adoré créer des objets. Enfant je construisais des dragsters, ce qui m’a initié à la soudure, aux peintures de carrosserie. Je voulais être carrossier, retaper de vieilles bagnoles... C'est ce que j'ai fait de 15 à 21 ans.
Après la conception du Bottleshop, un autre bar parisien du 11ème arrondisseent, en 1998, je suis reparti aux États-Unis pour un gros projet : le Suba, un fine dining espagnol à Manhattan sur lequel j’ai bossé avec Yann De Rochefort. Les finitions appliquées étaient incroyables. L’endroit était un grand terrain de jeu, propice à l’emploi de matières très variées : béton, ciment, plâtre, acier, cuivre… Notre créativité était débridée. Nous avons été nominés pour le Best Design Award de la James Bear Foundation en 2002.
 

C O E U R  E T  R A I S O N S 

 

L’upcycling n’est pas la solution du pauvre, ça n’est pas toujours moins cher. Ce qu’il faut comprendre c’est que ce choix de support est un hommage au temps déjà dépensé dans la façon : on consacre beaucoup d'énergie dans la fabrication de matières, d’objets en tous genres. On a déjà à disposition des tas de choses. Quand tu choisis des produits upcyclés tu gagnes des heures de main d’œuvre, de fabrication. Et tu fais honneur à celles qui ont déjà été dépensées. 
Les portes du Robert Bar (NDLE où l'on se trouve actuellement), par exemple, sont extra-ordinaires. Elles sont en cuivre, le détail du travail artisanal les rend exceptionnelles, elles coûteraient 10 000 $ pièces neuves. Il faut savoir les restaurer, c’est assez complexe mais le processus de transformation m’intéresse, son continuum vers une seconde-vie. 

Crédits Photo @CLAIREGRANDNOM

Upcycler est aussi beaucoup plus flexible qu’on ne croit. On n’est pas contraint par la matière parce que l’idée, le design la précèdent. Par exemple ici, je voulais faire un plafond qui rappelle la voie lactée : des millions d’étoiles. Alors pourquoi pas des dominos

J’ai cherché naïvement sur ce truc qu’on appelle internet, tu sais. The Google. Pour moi c'est une immense brocante.
Ensuite j'ai fait un calcul simple : il faut 98 dominos pour faire 10½ pouces au carré, alors tu divises la surface du plafond par ces côtes... Tu as au dessus de ta tête 49 000 dominos.

Crédits Photo @CLAIREGRANDNOM


Le carrelage, nous l'avons acheté il y a 10 ans, à une entreprise familiale. Un vieux couple d’immigrés italiens l’avait acquis dans les années 60-70, il n’avait jamais vendu. À l’approche de la retraite, ils ont cédé leur business que les enfants ne souhaitent pas reprendre, l’immeuble entier et son contenu. La moitié du building était pleine de vieux carrelage. Alors on s’est mis en contact avec l’acquéreur qui était en route pour la déchetterie, on a négocié… 1 dollar le carton.
Le stock a rempli la moitié du volume de notre atelier pendant un certain temps!

L’upcycling permet aussi de reconsidérer l’usage premier d’un objet pour l’en détourner, et ainsi utiliser les choses dont personne ne veut. 
Avec l’expérience, on s’est forgé une réputation de professionnel pickers, ce qui consiste à passer son temps à fouiller : dans les maisons en vente, les hôtels en friche, les vides greniers, les usines désaffectées, aux enchères, dans les immeubles avant leur démolition…
On a récemment récupéré 15000 supports de ficelles pour fabriquer des moquettes, des bobines en bronze et en bois, utilisées des centaines et des centaines de fois. La texture, la qualité des matières premières en font des pièces rares qu’on ne trouve pas neuves aujourd’hui, qu’on ne sait plus reproduire.
Une de mes histoires préférées est celle d’une vieille prison du New Jersey en attente de démolition, l’immeuble n’était plus aux normes. J’ai reçu un appel me proposant 1000 m2 de sous-plafond en noyer qui était là depuis 200 ans. Il y en avait en quantités énormes, on a acheté un camion pour pas grand chose, puis on a retravaillé le bois, aplani les surfaces, découpé des encoches, des solives…. Aujourd’hui c’est le parquet d’un restaurant à Paris.

Crédits Photo @CLAIREGRANDNOM

D N A  

 

Le parti pris écologique existe dans notre démarche, mais c’est sa seconde nature. L’esthétique prime et si la cause environnementale est servie c’est un vrai bénéfice secondaire. Mais je crois que la quête première est celle de l’objet unique, l’objet à mémoire. Les gens ont soif de singularité, de produits non dupliqués, non réplicables. 
C’est à partir ce matériel-mémoire que l’on bâtit des looks totalement différents des autres dans les endroits que l’on crée. C’est la matière qui construit l’identité d'un lieux de vie, et remplis d’objet vivants. 

D I G I T A L

Pinterest et Instagram... Visuals!
 

C I T A T I O N   M A N T R A

 

"Be stronger than your excuses"

 

Street Art photographié dans Lower East Side, impression papier peint et glue murale.

Crédits Photo @CLAIREGRANDNOM

 

O N E  S H O T  I N T E R V I E W


Les questions de l’éditeur telles qu’elles ont été posées, binaires. Les réponses de Phill du tac-au-tac sont en gras dans le texte.


BOURBON
OU SCOTCH
70s
OU 80s
BÉTON OU BOIS 
EBAY OU BROCANTE
SNEAKERS OU BOOTS 
PARIS
OU NEW YORK CITY 
SWEET OR SOUR 
VUE OU TOUCHER 
ÉCRIRE OU PARLER 
BROOKLYN
OU HARLEM 

Victoire Satto, Octobre 2017

Le site d'Hecho Inc. est ICI
Leur compte Twitter est

 

Cityguide Out Of The Box (publié en français, à bon entendeur!).