Portraits des grandes personnes qui font les beaux vêtements

Lola Thebault-Royet, Gilles Baudoux & Thibault Cabartier - Sempervivum Paris

Lola Thebault-Royet, Gilles Baudoux & Thibault Cabartier - Sempervivum Paris

Lola Thebault-Royet,  Gilles Baudoux & Thibault Cabartier

 

Je suis sapiosexuelle : je tombe amoureuse d’un cerveau avant un physique. Étonnant quand on voue un tel culte à l’apparence. Le vêtement serait-il le reflet de l'esprit? La digression nous menaçant fort, je réserve cette question pour un prochain billet.
La première fois que j’ai entendu Gilles, c’était au séminaire de réflexion du Front de Mode sur l’avenir de la création éthique (et du substitut à trouver à ce terme inadéquat). Entre deux conversations, j’ai griffé sur mon carnet : 
"Je ne suis pas pédagogue. Je suis créateur de Mode. Pourtant au quotidien, je passe mon temps à me justifier : sur le concept du zéro-chute, sur ma marque, sur les prix pratiqués." 
Il est rare que je rencontre un créateur avant ses vêtements. La plupart du temps je m’émeus devant une pièce puis traque frénétiquement son fabricant jusqu’à son âme. La sincérité du désespoir dans les propos de Gilles, c’était déjà un morceau de son âme. Suffisant pour amouracher mon cerveau d’artichaut. Quelques minutes de stalking plus tard, la seule rencontre virtuelle avec son travail m’avait éprise. Alors entre deux de table-rondes, on s’est créé un moment hors du temps pour une interview entre plat et dessert, champagne la main dans un coin de jardin du Château.
Les amoureux et moi, entre cerveaux consentants.

 

HUMAINS

Je m’appelle Gilles, je suis l’un des trois confondateurs de Sempervivum. J’ai grandi dans l’influence du textile, son bassin historique : le Nord de la France. Ma formation initiale est littéraire.

J’avais cette envie de vêtements

Je me suis réorienté vers un Master de design de Mode à l’ENSAD (Ecole Nationale Supérieur des Arts décoratifs NDLE). En parallèle, j’ai toujours eu une conscience accrue du fair. Tu ne peux pas ignorer cette notion quand tu travailles la matière. J’ai rapidement fait de Lola, troisième co-fondatrice, mon alliée de Master. Notre parcours a toujours été considéré atypique, nous avons un engagement et un style en commun. Sempervivum était un projet de diplôme avant d’être une marque, et aussi un état d’esprit, une association dans l’adversité du milieu de la Mode. L’idée seule d’être un binôme pour valider notre diplôme était marginale, tout comme l’unisexualité des pièces et la conception zéro-déchet. On oscillait, ensemble, en permanence dans cette ambivalence : ce qui nous était enseigné qui nous interpellait le plus, nous avions le devoir d’apprendre à le suivre.
Thibault est arrivé à l’issue du diplôme.

Je suis Thibault, co-fondateur de Sempervivum, et mari de Gilles. Mon parcours est celui -beaucoup plus classique- du commerce, un choix imposé dans l’infini du champ des possibles post-bac, celui dont on ignore finalement tout à cet âge. Je suis diplômé de l’ESC Bordeaux, et je suis entrepreneur.

L’entreprenariat est mon Mode d’expression, un vecteur de liberté et de créativité qui s’exprime par des chiffres. J’ai fait taire pendant mes études cette velléité de création d’entreprise, noyé dans les stages en milieu bancaire où l’on éduque des cadres.
J’ai viscéralement détesté : la routine, l’absence de proximité avec le produit, avec le client.

Je me suis épanoui au cours de stages en finances dans des Maisons de Couture : Chanel, Marc Jacobs puis Dior. J’y ai découvert le rapport à la matérialité et, par extension au fair, au « bien-fait ». C’est à ce moment là qu’on s’est rencontré avec Thibault. Leur volonté de repenser les schémas de la création a tout de suite fait écho en moi, réveillé la notion d’éthique que les grandes écoles s’emploient à enfouir.

C O N C E V O I R  D E  L A  M O D E

Gilles : Ça n’est sensé pour personne. Mes parents sont enseignants, mes études initiales étaient faites pour rassurer tout le monde, pourtant c’est un non-sens.

Aujourd’hui, quand tu es né en France avec la chance d’avoir un cerveau qui fonctionne bien et de pouvoir faire des études intellectuelles, on ne te pousse pas à apprendre à FAIRE

C’est dommage. Si on m’avait permis de faire une école technique à la suite de mon lycée, un BTS de Mode, j’aurai commencé beaucoup plus tôt, mais tout le monde était sceptique. J’ai tenté le concours des Arts-déco juste après mon Master, la fleur au fusil, et je me suis pris un mur. Alors j’ai financé ma prépa moi même, pour légitimer mes choix auprès de tous. Mes parents m’ont suivi ensuite.

Thibault : Mon schéma familial est très différent, monoparental. Ma mère -ouvrière- s’est obstinée à m’inculquer la valeur travail. Réussir, se faire plaisir, aller plus loin. Elle était à la fois fière et totalement flippée de savoir qu’on allait lancer Sempervivum, sa crainte m’a permis de remettre en question mon approche du business, de me convaincre de garder un emploi stable à côté. Un gage de qualité de vie et de liberté dans le développement de la marque.

La pression est massive. Pouvoir prendre son temps avant d’être rentable est un réel luxe

J’apprends encore beaucoup sur le produit : Quel est-il? Quel est son client? Comment le rendre vivant, lui donner du corps? Ce vers quoi je souhaite mener la marque.

V I V A N T,  T O U J O U R S

Gilles : Le Semper Vivum est une petite plante grasse aux origines préhistoriques, qui pousse à partir de pas grand chose et se réinvente en fonction du milieu. Peu importe son implantation : elle change de forme, épaissi ses feuilles. Elle avance tout le temps. Mon appétence pour le latin vient de mon bagage en Lettres. En latin les mots sont simples et clairs.

Quand je perds mon français, je retrouve mon latin

« Toujours vivant » ne veut pas dire grand chose, mais on comprend qu’il s’agit d’être ancré dans la durabilité.

Thibault : C’est cette idée qui m’a séduit chez Lola et Thibault. Cette plante est hyper résiliente. Elle a réussi à s’adapter à son environnement partout dans le monde et n’est la même nulle-part. En Chine, en France, en Amazonie. Et c’est la volonté qu’on a, le jour où on sera gros : développer des fablabs Sempervivum où les patronages de base seraient designés chez nous et les modèles développés avec des matériaux, des couleurs et par des travailleurs locaux. Un socle commun décliné partout, une éthique répliquée en fractales.

V Ê T E M E N TS

Notre vestiaire est commun, et dans commun j’inclus Lola, qui portait alternativement nos pièces lorsqu’on devait faire des représentations et qu’on avait peu de vêtements. Tous le monde a porté le deux poches, le T-shirt, le tablier. Ça devrait pouvoir exister chez n’importe quel couple hétéro.

Le no gender est un phénomène social, pas un épiphénomène de Mode

Notre fabrication zéro-chute ne réutilise pas le tissu. Nous ne faisons pas d’upcycling, mais nous ne gâchons aucune parcelle. Toutes nos matières sont sourcées : on peut en avoir en plus en cas de commande massive mais aussi au fil des années : deux, trois ans plus tard. C’est un basique sur lequel on peut travailler.
La matière est pour moi la partie la plus magique de la création vestimentaire car c’est celle qui m’échappe. C’est un théâtre d’improvisation : nos jerseys par exemples sont produits au Japon, fabriqués sur ses métiers à tricoter suspendus au plafonds pour que le poids du tissu lui donne son tombé, sa pesanteur. Les lins viennent d’une petite entreprise familiale irlandaise au nom de famille imprononçable.
Dans le tissu, il y a un lien filial que -contrairement à l’alimentation- les gens n’ont pas encore intégré. Je suis trivial :

Quand tu vois une carotte, tu sais qu'elle vient de la terre. Quand tu vois un T-shirt en coton, tu oublies qu’il a été une plante.

Quand je regarde une matière je vois un sol, une culture, un territoire. Je m’en éprends avant même de savoir ce que je vais créer dedans.
 

L ' É T H I Q U E  D U  B U S I N E S S

Thibault : C’est un dédoublement de personnalité au quotidien. Fabriquer éthique signifie bien faire. Et bien faire a un coût. Le marché de la Mode a été métamorphosé par la fastfashion, et le client s’est habitué aux vêtements très peu chers.

Or tu ne peux pas faire bien et vendre très peu cher. L’équation n’est pas possible

Le prix juste découle de deux choses : la main d’oeuvre et la matière. Une fois ces coûts posés, c’est à la marque d’optimiser le rapport qualité/prix pour son client.
Nous sommes 100% made in Paris et notre sourcing est 100% éthique : nos vêtements paraissent chers du point de vue du client, notre enjeu quotidien est de leur faire comprendre qu’en terme de coût réel mathématique, ce vêtement n’est pas cher. Parce qu’il valorise de l’emploi en France, en Europe, qu’il permet aux producteurs de tissus de continuer à élever des moutons ou cultiver du lin de qualité, aux artisans de perpétuer leur art.

Gilles : On est une marque de Mode, on aime ce qu’on fait, les gens avec qui on travaille. L’écueil principal est la justification.
Justifier notre existence, justifier le prix. PARCE QUE ce sont de belles matières, PARCE QUE c’est local, PARCE QUE c’est zéro-chute. Je m’excuse de tout. Je m’excuse de ne pas te faire un vêtement qui soit celui de tout le monde. Je m’excuse qu’il soit aussi cher. Je m’excuse que nos étiquettes de composition ne ressemblent à aucune autres car je les tamponne moi-même à l’atelier.

Je suis dans état permanent d’excuses alors que je devrais être dans un état de fierté

 

Longtemps on a retourné le problème, cherché les leviers pour faire baisser le prix : faire des concessions sur la matière, la façon ou la communication. On a serré au plus juste mais je ne transigerai pas sur la matière. Je ne peux pas travailler des matières médiocres, je ne veux pas externaliser ma production. Je fabrique des vêtements, si je perds ça je perds tout légitimité. Je ne suis plus à même certifier à un client sans sourciller :  Ton vêtement c'est moi qui l’ait fait.
Ce prix-là c’est notre prix. On ne peux pas le baisser, mais on va le mériter et en être fiers. Il justifie toute notre existence.
 

I N S P I R A T I O N

Gilles : Christophe Lemaire, ACNE, Etudes studio. Le zéro-chute nous contraint énormément. Il impose d’emblée un visuel : tu vois l’empiècement du col, l’insertion des pièces du puzzle. Lola et moi (les créateurs NDLE) sommes tous les deux amoureux des univers de la Science Fiction et du Moyen-Âge. Et la projection de ces influences sur le zéro-chute nous inspire des scénarios de couture et de gammes de couleurs. Post-apocalyptique, rétro-futuriste. La base de Sempervivum était le fantasme d’un monde post-apocalyptique, un crash où les gens auraient réinvesti le fair par défaut de matière et de savoir-faire. Le zéro-chute s’est imposé dans cette problématique :

Comment on se réinvente ?

C’est notre ADN.

A P P L I C A T I O N  F É T I C H E

Gilles : Youtube, sans hésitation. Je suis un craqué de vidéos web : de la chaîne politique de Natasha Polony à des DIY pour épurer son quotidien de la consommation industrielle. Je fabrique du pain, des yaourts, des produits d’entretiens. Je suis comme un gosse, internet me fascine. Il y toujours quelqu’un qui aura voulu faire avant moi et m’expliquer comment faire. Et j’ai mon kit d’autonomie post-apocalyptique!

Thibault : Ma calculatrice. Je suis ce genre de cliché!

C I T A T I O N  M A N T R A

Thibault : « Ne prenez pas la vie trop au sérieux parce que de toute façon vous n’en sortirez pas vivant » Bernard le Bovier de Fontenelle

Gilles : « Qu’il est triste le monde où les hommes connaissent le prix de tout mais la valeur de rien » Oscar Wylde
 

O N E  S H O T  I N T E R V I E W

Les questions de l’éditeur telles qu’elles ont été posées, les réponses de Gilles et Thibault du-tac-au-tac, en alternance, sont en gras dans le texte

(Gilles) COLLECTIF OU PERSO
(Thibault) INTUITION OU RÉFLEXION
OURAL OU AZUR
EDEN ROC OU AIRBNB
BERLIN OU NYC
ASPHALTE OU GRANDS ESPACES
RICK OWENS OU MARGIELA
POÉSIE OU ROMAN
ARCHITECTURE OU PHOTOGRAPHIE
SPRITZ OU BORDEAUX
PINCES OU CHINO
BACH OU LAURANT GARNIER
GAITÉ OU GAMBETTA
RÉUSSIR OU RÉALISER

Victoire Satto
Pas loin de Paris, Mai 2017