Portraits des grandes personnes qui font les beaux vêtements

Bia Saldanha, Ghislain Morillion & Sébastien Kopp - Veja

Bia Saldanha, Ghislain Morillion & Sébastien Kopp - Veja

Bia Saldanha, Ghislain Morillion & Sébastien Kopp

VEJA
L’entreprise d’une vie

Crédits photo @VEJA

Veja ne se présente plus mais ce qui nous intéresse ici est l'histoire de ses acteurs.
Cette marque de baskets différente  a été fondée en 2005 par deux français insatisfaits des modèles de développements économiques et de production du prêt-à-porter. Leurs produits sont éco-responsables, fabriqués dans des conditions de travail qui respectent l’Homme et l’Environnement, du lacet à la semelle. Celle-là même est en caoutchouc sauvage, une matière extraite des forêts d'Amazonie par Treetap. Au sens littéral, "un robinet à arbre", dont la méthode de recueil garantit la durabilité de l’extraction, son innocuité sur la biodiversité locale et la valorisation culturelle traditionnelle des seringueros/saigneurs d'arbre récolteurs.
Le modèle de développement de l’entreprise Veja est à lire dans L’HABIT.

Sébastien Kopp est un homme pressé qui prend son temps.
Dans l’immense salle de verre et de béton où les docks marseillais accueillent les Rencontres Anti-Fashion 2017, je me suis plantée devant lui avec une déter-mination à peu près proportionnelle à mon sentiment d’insignifiance. Les secondes suivantes ont été un alignement de mot-clefs séducteurs en faveur de mon projet naissant, les jambes tremblantes, un faciès d’enfant qui a fait une connerie mal dissimulée.
Une chance sur 1000? Une chance quand même.
Cette chance il me l’a donnée. Tendu une main et proposé une autre, celle de la lumineuse Bia.

Bia Saldanha est un pétillant mélange de femme d’affaire et d’activiste écologique qui collabore avec Veja au Brésil depuis 2007. Échappée quelques jours d’Amazonie pour une visite en France, elle m’a saluée chaleureusement. Son poignet était orné de manchettes en perles de couleurs dans lesquelles mon stress s’est dissous instantanément
.

Esquisse de portraits extra-ordinairement humains.
 


Crédits Photo @BIASALDANHA 

C I T O Y E N S

Sébastien : j’ai 38 ans, je suis papa de deux enfants et beau-papa de deux adolescents. Je vis avec une femme que j’aime. J’ai un métier conçu en 2005 avec mon meilleur ami Ghislain Morillion, qui s’appelle Veja. Je viens de Marseille, j’adore cette ville. Et j’aime les voyages.

Je suis Bia Saldanha, je suis carioca, née à Rio De Janeiro au Brésil et mère de deux garçons de 32 et 20 ans, João et José.
Je travaille en Amazonie avec les seringueiros depuis 23 ans, en parallèle j’étudie l’économie. Je suis passionnée par la forêt, j’ai été choisie par elle. Cette mission m’honore au quotidien. Je suis l’interlocuteur de Veja au Brésil, innovatrice à l’origine de l’exploitation du caoutchouc sauvage au sein de la réserve de Chico Mendes, et chargée de sa distribution dans le monde.
Je suis mariée à Marcelo Piedrafita, anthropologiste, depuis 20 ans. Voilà, en résumé c’est moi.

E N T R E P R E N E U R

Sébastien : Je suis mal à l’aise avec le mot entrepreneur*. Je n’avais pas envisagé ça enfant, étudiant. Je voulais être journaliste, voyager par mon métier, travailler avec les océans. Aucune velléité de créer ma propre entreprise. D’ailleurs « créatif » n’est pas un terme que j’emploierai pour me définir spontanément. Ma créativité est très pragmatique: il s’agit d’observer ses idées et se donner les moyens de les faire arriver. Stop speaking start doing

Je ne me définis pas par des mots, je fais

Devenir entrepreneur a été une revendication d’indépendance. Un acte libérateur pour dessiner le chemin que je voulais voir apparaître.

Bia : J’ai été entrepreneur à 18 ans. J’ai fondé une entreprise de Mode à Rio, afin d’en faire connaître le patrimoine, en dehors de notre pays. À l’époque, tout ce qui a une connotation tropicale n’était pas exporté.
Ma famille est brésilienne depuis 5 générations et mon pays me fascine. Notre richesse culturelle, musicale, artisanale est incroyable: ici l’océan côtoie la forêt, la jungle, la musique, l’art. Je voulais que le reste du monde accède à ces images-là.
Quand j’ai eu 24 ans sont apparus les mouvements écologiques pionniers au Brésil, leadés par Greenpeace. Ils étaient les premiers à mettre en avant l’esthétique des images dans la lutte pour l’environnement.

Utiliser la beauté pour la guerre

Ça a été facile de lier mon savoir-faire avec l’objet politique à défendre: j’ai employé le beau, la Mode pour communiquer la colère, puis ouvert le réseau entre activistes et citoyens. Je suis co-fondatrice du mouvement des Verts au Brésil.

Crédits Photo @BIASALDANHA

E N T R E P R I S E  P A T I E N T E

Sébastien: Veja s’est construite hors des schémas établis du business alignés en école de commerce, hors de la déferlante des boites faites et défaites à tout-va: production effrénée de start-ups, levées de fonds multidirectionnelles à 3 ans… Nous nous sommes placés en marge du système afin d’établir le notre.
Partis avec 10 000 euros à deux, sans investisseur ni financement externe. Forcément, la prise de risque est considérable et nécessite de s’interroger davantage, d’apprendre en faisant.
Le but vers lequel était de créer une entreprise dans laquelle nous aurions été heureux en tant que salarié. Avec des champs d’égalité de revenus, une politique de transparence sur le fonctionnement quotidien, les couvertures sociales, les différentiels de salaires, la participation au capital.

C’est tout un monde à réinventer sur une idéologie coopérative

L’intéressement par exemple, est un excellent moyen de faire en sorte que les salariés soient concernés, un outil qui brise les codes du libéralisme, de l’individualisme. Bien sûr, il faut changer de paradigme: ici on produit plus pour gagner plus, ensemble.

C’est pas « objectif yatch », c’est « objectif «bien vivre ». Pour tous

On aime ce qu’on fait car on le fait de notre façon. Faites ce que vous aimez, je pèse chaque mot de cette phrase, c’est le meilleur conseil que je puisse donner.
Veja c’est notre vie, nos pensées, nos réflexions sur l’ordre du monde. Pas une cash-machine. Ça nous est permis parce qu’on ne dépend pas de financements externes. Si une année ou deux ne sont pas rentables, ça n’est pas grave: la pérennité à long terme est notre seule obligation.
Elle nous rend paradoxalement libres parce qu’elle nous autorise à continuer à faire ce à quoi on donne du sens, indépendamment des enjeux financiers: Veja, Centre Commercial le projet avec la Surfrider Foundation. Si nous mutons, nous inventerons nos vies et l’entreprise qui va avec. Dans notre réalité les deux ne sont pas dissociables, c’est pour ça que le terme me dérange tant.

Bia : Cette liaison est fondamentale. Aujourd’hui l’Homme a oublié d’être ce qu’il fait. La pression des résultats financiers le dévie de l’objectif initial. Ni vivre pour travailler ni travailler pour vivre.

Ton travail, c’est ta vie.

L’Art-de-vivre et l’Art-de-travailler sont la même chose, incluant son âme et ses valeurs.
Ce chemin là n’est pas facile, loin du naïf Fais ce qu’il te plaît.
C’est une voie de questions, de doutes, pas une voie cool où on bosse 3 heures par jour et on profite le reste du temps. Mais lorsqu’il n’y a pas de distance entre travail et vie, tu n’as pas l’impression de travailler. L’énergie est transmise à l’équipe et ses idées te reviennent en écho. On transforme ensemble l’objet du labeur, on en dissout la pénibilité.
Ce qui est vrai en revanche, c’est que le manque de repères est difficile. Tu avances à tâtons comme sur une paroi d’escalade, tu fais plein d’erreurs, tu es frustré par l’image des autres.

Veja s’est construite dans le temps long, avec patience. Rien n’est linéaire.

In fine, le leader de demain possède plusieurs formes d’intelligence. Il sait gérer son égo, n’est pas centré sur lui-même et porte un projet collectif et inspirant, car porteur de sens. Il est à l’écoute des autres. Il sait qu’il ne sait rien. Il a besoin des autres et de leurs compétences

Gérard Karsenti, Portrait du leader augmenté Les Échos 2017

 

R E L A T I O N S  H U M A I N E S

Nous sommes presque 60 personnes désormais chez Veja, il devient complexe d’en connaître chaque acteur, c’est pour cette raison qu’on a travaillé sur B Corporation ces derniers mois. « B» pour « bénéfices », c’est un label d’entreprise délivré après un audit qualitatif sur les composantes sociales -telles que les bien-être au travail, la rémunération, les interactions en équipe- et l’impact environnemental. Il a été fondé par Yvon Chouinard. Le rapport est publique chaque année.
Veja est la première entreprise à avoir eu l’accréditation du premier coup. C’est un superbe accomplissement, il pousse à la remise en question perpétuelle.
Notre organisation se redéfinie, on programme des évènements corporatifs comme le week-end à Bordeaux chez Darwin : une journée de travail mêlée à des divertissements favorisant l’interaction. L’équipe y a découvert la collab' avec la Surfrider Foundation, suivie d’un ramassage de déchets ensemble sur la plage.
Veja grandit et devient une entreprise importante, cela ne nous dispense pas de garder nos valeurs. La culture d’entreprise chez nous est implicite mais forte. Pas écrite, pas de formule, ce qui compte est l’oeuvre. La transparence se joue à tous niveaux: nos clients ont accès aux process de fabrication, nos employés se connaissent, et cela aussi bien pour le B-to-B: les intervenants se rencontrent, nos six premiers revendeurs ont visité les sites brésiliens, de la forêt du Sud où on extrait le caoutchouc, au Nord où on fabrique le coton. Les acteurs interagissent dans le réel.

L’Humain est au centre, c’est notre identité

Crédits photo @VEJA

P O U R Q U O I  T U  P O R T E S  C E  Q U E  T U  P O R T E S ?

Bia : Moi j’aime la mode! J’achète beaucoup, mais jamais frénétiquement. Chaque achat est réfléchit ou plutôt intuitivement choisit et sert toujours. J’aime mes vêtements, je chéris mon dressing. J’ai vraiment la sensation qu’il m’incarne.
Sébastien : Mes tenues sont assez répliquées: American Apparel, Veja… Simples.
(Et Bia d’ajouter amusée) Tu as 10 T-shirts…Identiques ou presque?!

S N E A K E R H E A D Z **

Crédits Photo @VEJA

Sébastien: Je connais bien ce monde là mais j’en suis spectateur, c’est une des excroissances de la consommation. Je crois d’ailleurs que les revendeurs tokyoïtes commencent à rechercher nos premiers modèles… Mon placard contient environ 10 paires de Veja. Je n’en change pas tant qu’elles ne sont pas mortes!
Bia : Moi j’ai maintenant un gros problème lorsqu’il faut porter des talons!


A P P L I C A T I O N  F É T I C H E

Bia : Instagram® et Facebook®. Dans la forêt je suis loin de mes amis, je travaille avec une entreprise française à laquelle je suis intimement liée aussi par ces réseaux.

Sébastien: Insta®, Facebook®, Twitter®, indifféremment. Ce sont des outils.


C I T A T I O N  M A N T R A

Sébastien : « Les moyens préfigurent la fin ». Ta façon d’aller définira ce que tu vas atteindre.
Bia : « L’amour défie les mathématiques: plus tu le divises plus il se multiplie »


L E  V E R B E  D E  T A V I E **

Réponses en choeurs, sans concertation préalable : AIMER. Soi-même en premier, son prochain sans concession.

O N E  S H O T  I N T E R V I E W

Les questions de l’éditeur telles qu’elles ont été posées, binaires. Les réponses de Sébastien et Bia en alternance et du tac-au-tac sont en gras dans le texte.

(Sébastien)  INTUITIF OU CARTÉSIEN
(Bia)  BITUME OU PRAIRIE
(Sébastien)  SOCIAL OU SAUVAGE
TILAPIA OU SUÈDE
LA CHAPELLE OU SAINT-MICHEL (Sébastien 1 - Victoire 0) BASTILLE!
NEWSPAPER OU LA PLÉIADE
CALCUL OU LITTÉRATURE
ZEN OU HYPERACTIVE
DUVEL OU MOËT & CHANDON (Échec et mat) EAU MUNICIPALE!
CONTROL FREAK OU DÉLÉGUANT 

Marseille, juin 2017

* Fait écho dans la tête de l’éditeur aux propos d’un autre patron, exposés dans les portraits de l’ANATOMIE D'UN HABIT
"I’ve been a businessman for almost 60 years, it’s as difficult for me to say those words as it is for someone to admit being an alcoholic or lawyer"
Yvon Chouinard - Fondateur de Patagonia Let my people go surfing- chez Paperback book

** Collectionneur de basket obsessionnel, à voir (et à pleurer?)

*** Inspiré de l’article de Sarah Roubato, Trouve le verbe de ta vie - La Relève et La Peste, Janvier 2017