#PERSONALSTYLING - Solange (Te) Parle

#PERSONALSTYLING - Solange (Te) Parle
 

Solange (Te) Parle

 

Suite à une vidéo où elle exprimait la complexité de son rapport aux vêtements, Ina Mihalache, auteure de la chaine YouTube Solange Te Parle, nous a contactés pour une mission de stylisme personnel. Récit d’une (re)construction identitaire à travers l’habit. 


L'intégralité des photos sont aux crédits de la photographe Claire Grandnom

Stylisme par Victoire Satto pour Thegoodgoods
 
Déshabiller, elle sait faire. Son corps, ses pensées, les émotions des autres, la culture gé, l’étrangeté des relations humaines. La solitude de chacun derrière l’immensité des communautés qui relient des étrangers. 
 
Celle qui se met à nu dans ses vidéos, se cache dans la vie. 
On pourrait croire qu’il suffit de se dissimuler derrière des habits. C’est tout le contraire : dans la société de l’apparence, se vêtir c’est se révéler. Le vêtement est le langage premier entre soi et son prochain, il parle de nous avant qu’on n’ait ouvert la bouche. 
C’est d’autant plus compliqué pour un artiste : il attend que le regard de l’autre et son jugement décident ou non de faire exister l’art. Le cri de ses émotions cherche un écho. Or, les armoires d’Ina étaient vides.
 
 

« La Mode a toujours impliqué cette tension entre la volonté d’être unique et celle d’appartenir à un groupe ».

Interview de Valerie Steele pour Thegoodgoods 

 

Crédits @ClaireGrandnom - Manteau personnel de Solange retouché

 

LE SYNDROME DE L’ARMOIRE VIDE* 

 
C’est l’histoire d’une enfant sans racines. Un papa roumain expatrié au Québec, une maman canadienne, trouvent leur place dans le monde ouvrier. Un milieu chaleureux et aimant pour une enfant pas encore lettrée. Quand on n’est pas confronté(e) au reste du monde, le cocon qui sert de référentiel est le seul légitime : d’où l’on vient, c’est ce qu’on est. Cependant Ina porte une valise supplémentaire : le lourd fardeau de l’hypersensibilité. 
La littérature la fascine, la France est l’objet inexpliqué de ses fantasmes, ce vers quoi il faut absolument aller. Photos, films, livres : s’en nourrir, infuser dans la représentation de L’élégance à la française, jusqu’à abandonner son accent québécois. Désapprendre pour s’inventer. Perdre l’identité de ce milieu modeste qui colle à son éducation sans lui ressembler. Et douloureusement, plus le désir de connaissance grandit, plus la honte existe : elle se sent étrangère dans sa propre famille. 
 

L’extra-lucidité fait vieillir des enfants qui ne seront jamais grands.  

Copier La Française, alors. la reproduire Mais jusqu’où peut-on s’approprier un modèle ? Et par quels codes commencer ? 
Ina cherche à imiter, idolâtre ou jalouse des copines d’écoles comme des muses, bridée dans un uniforme. Mais faute de moyens vestimentaires elle n’est pas légitime dans le cercle fermé des robes à smocks, des serre-têtes et des babies vernies.
 
À 16 ans, elle s’émancipe. La French Touch s’apprendra sur place, il est temps de s’envoler pour Paris. Mais si un bon vestiaire fait de vous un citoyen du monde, un vestiaire fragmenté fragilise votre identité. Ina décide de fermer la porte à la question du style, désormais il sera sans raison d’être autre que pratique. Elle sera effacée, masquée derrière les personnages que Solange façonne à la recherche d’elle-même. 
 
 
Crédits @ClaireGrandnom - Le dressing de Solange

UN CORPS ÉTRANGER SUR UN CORPS CHÉRI 

 
Il faut dire que son adorable physique est desservi par les mauvaises coupes et les formes sans âmes des vêtements que la fast fashion produit : quand on fait un 34 et qu’on est de petite taille, rien n’est adapté. Et quand on craint le froid, on sait par coeur qu’on n’est pas protégé par le polyester qui remplace les matières naturelles depuis des années. 
Les leggings et maillots de corps deviennent ses alliés. L’intérieur est un refuge, la tenue d’intérieur, c’est un cocon dans le cocon. Le monde environnant est une agression où on ne s’aventure pas sans armure. D’ailleurs, YouTube n’est-elle pas une vaste fenêtre sur le monde ? Depuis son arrivée en France, la garde-robe d’Ina ne s’est quasiment renouvelée. Quelques pièces de friperies sont usées jusqu’à la corde, témoignent de ça aussi : la question du bien être et l’écologie. L’Habit est un corps étranger à son corps que par ailleurs elle chérit : yoga, méditation, aliment/médication. Pas de place pour un vulgaire morceau d’acrylique imbibé de perturbateurs endocriniens. Quitte à investir, elle préférerait du vintage ou de la seconde-main. Oui, mais quoi ?
 
 

L’UNIFORME DE NOS VIES 

 
Des idéaux, elle en a. Comme des images lointaines de vêtements parfaits qui constitueraient un vestiaire définitif. Une réponse à toutes ses attentes. Ce vestiaire serait éthique : respectueux des hommes qui l’ont fait et de ceux qui l’ont porté. 
Il serait écologique : si possible de la seconde-main, aussi parce que, si elle feint d’ignorer cette discipline, elle pressent que les vieilles pièces ont une histoire et une qualité qui traverse les âges.
Il serait facile d’entretien, eu égard aux poils de Truite* et au temps bien trop précieux pour repasser. 
Il serait chaud pour protéger. 
Il serait sien, enfin. Pas godiche dans trop grand, pas enfant dans petit. 
Il serait l’armure idéale qu’on compose chaque matin avec joie, superposant les couches de soi : la femme, l’actrice, l’auteure. La tendre, la bestiale, la sérieuse, la barrée, la bobo, la maîtresse… Bref, la multiplicité des personnages d’une vie comme autant de petites racines qui composent une personnalité, à laquelle l’habillement donne la capacité merveilleuse de s’exprimer.
Rien de ce qu’offre le commerce n’y fait. Car voilà, le Prêt-à-porter est un Prêt-à-paraître, pas à être
C’est à ce moment précis qu’on se rencontre. 
 
 
Crédits @ClaireGrandnom - Solange & Victoire - Veste Ekyog

INVENTER SON PROPRE LANGAGE

 
Ensemble, on a refait l’histoire que vous venez de lire. On est allé chercher la genèse des blocages et réconcilier les conflits internes : la superficialité apparente d’une discipline pourtant omniprésente dans la réalité des êtres humains. On a défini les désirs et les besoins : des vêtements à l’impact écologique minimal, chauds, pratiques, versatiles, qui ont une histoire et sont durables dans le temps, passé en revue les icônes, les inspirations : boyish, garçon des 50’s, dandy, femme miniature au charisme gigantesque. INA : une petite personne dont l’attitude impressionne. On a mis des mots sur les images pour qu’elle les apprivoise puis se les approprie : une androgynie joueuse, une masculinité délicate, un minimalisme permissif, une étrangeté assumée.
Elle a appris les termes : les coupes, la taille, le grammage, le tombé.
Les coudières, les derbies et les épaules carrées.
On a parlé de celle qu’elle voulait être, de celle qu’elle pense qu’être, de ce que l’autre connaît d’elle, pour découvrir son identité au confluent des trois. 
On a fait place à chacune des Ina : féminine, masculine, enfant, adulte, déterminée ou fragile. Elle les connaissait toutes par coeur en réalité. Les chapitres de son existence vestimentaires étaient bien ordonnés, je n’ai fait que dépoussiérer l’étagère et quelques ébauches de tableaux Pinterest à l’abandon.
 
 
Crédits @ClaireGrandnom - Pantalon Les Garçonnes


LA RÉSOLUTION QUI MÈNE À L’ÉCLOSION 

 
La première étape a consisté en un exercice difficile de tri et de séparation : jeter les vêtements usés, garder les moins abîmés à restaurer, comme des objets transitionnels.
On a ensuite fait ajuster et retailler les pièces qui étaient mal conçues : couper quelques centimètres, pincer les hanches pour mettre en valeur la silhouette fine et les fesses rebondies, affiner le dos d’un manteau. D’abord tout ce qui a permis de faire revivre un dressing désamouré sans consommer, de se retrouver dans ses propres vêtements. 
Enfin, nous avons choisi des marques Thegoodgoods, accordées à son style, avec lesquelles travailler. 
 

Parmi elles : 

  • Des boutiques de seconde-main 
  • La Mécanique Du Pull, une marque de slowfashion qui produit des pulls en petite séries et en édition limitée, numérotée, bagués comme des bijoux à garder et transmettre. La confection se fait au Maroc dans une entreprise familiale, les matières naturelles varient : alpaga, laine, baby alpaga, additionnées de quelques pourcentages de fil de nylon assurant une robustesse et une légèreté à l’ensemble. Pas de stocks ni de surplus mais en précommande. 
  • Les Garçonnes, la marque de Marine Escurat, pantalonnière de métier qui chérit les modèles masculins des années 50 et les matières nobles. Pinces et plis, demi-mesure, séries limitées dans des tissus issus de maisons de couture, le tout fabriqué à Paris.
  • La Petite Mort, la marque incorrompue  d’Andrea qui fait travailler l’alpaga et le coton biologique par des femmes dans des réseaux de réinsertion professionnelle au Pérou. Des collections douces qui portent des messages, des petites séries et des finitions irréprochables.
  • Ekyog, le pionnier de la confection éthique française pour femmes, en matières naturelles organiques
 
Loin de nous l’idée de remplir son dressing. Il ne s’agit pas d’une quête d’avoir mais d’une possibilité d’être. Ina a finalement peu changé de garde-robe, mais en découvrant l’infini du potentiel d’un vestiaire, elle a renforcé son identité et la légitimité de l’enrichir avec de solides vêtements. 
Son appréhension s’est changée en enthousiasme. Sa culpabilité s’est allégée. Elle a compris que le style n’est pas une fin mais un moyen quotidien de s’exprimer sans tricher - In Real Life - hors du cadre de ses vidéos. J’aime à croire que ce processus de transformation n‘est pas étranger à son envie des gens. Sortir de la toile pour trouver les réponses à ses questions soliloques. 
Elle sait désormais peut-être un peu plus qui elle est à travers ce qu’elle met. Finalement, avec un bon dressing, nos racines sont mobiles. Roumanie, Québec, France. 
L’élégance, n’est-ce pas l’art d’être partout chez soi ? 

 
Crédits @ClaireGrandnom - Pull La Mécanique Du Pull
Crédits @ClaireGrandnom - Headband La Petite Mort
 

Crédits @ClaireGrandnom - Veste Ekyog 

LA VIDÉO - SOLANGE TE PARLE