Face aux enjeux environnementaux, l’industrie du textile et de la mode doit réinventer ses modèles économiques. Entre contraintes réglementaires, innovations matérielles et changements systémiques, comment accélérer la transition vers une économie régénérative ? Dans cet entretien croisé, l’Atelier des Matières, spécialiste de la revalorisation textile, et Fabrice Bonnifet, Directeur Développement Durable & QSE du groupe Bouygues et Président du C3D, partagent leur vision des leviers de transformation et des synergies possibles entre leurs secteurs.
Quels sont les principaux freins à l’adoption des modèles économiques régénératifs dans l’industrie du textile et de la mode ?
L’Atelier des Matières : L’adoption de ces modèles se heurte à plusieurs freins majeurs : coût, complexité de mise en œuvre, capacité d’industrialisation et qualité des débouchés pour les nouvelles matières recyclées.
Recycler, éco-concevoir et intégrer des matières recyclées nécessitent une remise en question des processus et des modèles de croissance. Cela implique d’investir dans le recyclage pour gérer la fin de vie de ses produits, d’intégrer l’analyse du cycle de vie dès la conception et de privilégier la réutilisation des ressources existantes.
À L’Atelier des Matières, nous accompagnons nos client·es dans la revalorisation de leurs gisements en mettant en œuvre des solutions circulaires innovantes qui combinent exigences de qualité, réduction d’impact environnemental et déploiement à échelle industrielle. Nous explorons toutes les possibilités pour offrir à leurs matières et produits une seconde vie optimale tout en répondant aux contraintes de coûts, de qualité et de mise en œuvre.
La Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD) est-elle un levier suffisant pour transformer l’industrie ?
Fabrice Bonnifet : La CSRD impose plus de transparence, mais elle reste une garantie de moyens. La Corporate Sustainability Due Diligence Directive (CSDDD), elle, exige des résultats concrets. Si les entreprises sont aujourd’hui contraintes par ces régulations, c’est parce que la création de valeur économique s’est historiquement faite au détriment de l’environnement. On a besoin de règles universelles pour arriver à se comprendre. Il faut que nous arrivions au niveau environnemental et social à avoir les mêmes règles du jeu dans tous les pays. C’est bien que la CSRD soit applicable en Europe bien sûr, mais ce serait mieux que ça soit applicable partout.
L’Atelier des Matières : La CSRD favorise une prise de conscience et incite à l’action. Depuis la création de l’Atelier des Matières en 2019, nous observons une accélération des démarches des entreprises du secteur de la mode pour réduire leur impact. Certaines grandes entreprises ont déjà atteint une certaine maturité dans l’adoption de modèles circulaires, tandis que les plus petites rencontrent davantage de difficultés en raison des coûts et de la complexité que cela implique. Mais surtout, nous constatons un nombre croissant de décideur·ses désireux·ses d’être acteur·rices de cette transformation au sein des conseils d’administration et des business units.
“On a besoin de règles universelles pour arriver à se comprendre. Il faut que nous arrivions au niveau environnemental et social à avoir les mêmes règles du jeu dans tous les pays.” Fabrice Bonnifet

Sur quels modèles l’industrie du bâtiment et celle de la mode peuvent-elles s’appuyer pour développer la circularité ? Comment peuvent-elles s’inspirer l’une de l’autre ?
Fabrice Bonnifet : Au C3D, nous poussons le déploiement d’un modèle à visée régénérative parce qu’il permet de concilier l’impératif écologique et la nécessité écologique. Dans le secteur du bâtiment, il s’agit de construire moins mais mieux, en allongeant la durée de vie des infrastructures et en réduisant les émissions de gaz à effet de serre. Un enjeu clé réside dans la mutualisation des biens : au lieu d’une propriété exclusive et sous-exploitée, il faut encourager un usage partagé, optimiser ainsi les ressources. Ce principe s’applique aussi à la mode : limiter l’extraction de nouvelles matières premières et privilégier la réutilisation. Le système doit évoluer vers un modèle permacirculaire, sous peine de rester insoutenable. Évidemment dans l’agriculture, c’est le sol qu’il faut maintenir vivant alors que pour les produits manufacturés, il s’agit d’extraire le moins possible de matières premières. Ce discours-là est le même aussi dans la mode. Le système doit être permacirculaire ou ne sera pas.
L’Atelier des Matières : Nous avons besoin d’innover pour trouver des solutions à l’ensemble des problématiques que nous rencontrons. A l’Atelier des Matières, nous cherchons à redonner vie à des matières et produits en les transformant en une nouvelle matière circulaire, unique et singulière.
En 2022, nous avons par exemple lancé le Vernatio, un composite composé à 80 % de produits finis en cuir recyclé. L’utiliser pour confectionner des renforts comme par exemple une semelle de chaussures ou des couvertures de carnets de note permet ainsi de valoriser des ressources existantes. En 2023, nous avons également lancé le compound Cetero, composé à 40 % de chutes de production de cuir. L’utiliser comme substitut du plastique dans les renforts des talons de chaussures permet de réduire par quatre l’empreinte carbone du talon. Le Cetero a déjà été utilisé pour la confection de plus de 300 000 paires de talons en 2 ans.

Ces innovations de process et de matières sont déployables à échelle industrielle. Nous sommes en amélioration continue sur l’ensemble de ces gammes de matériaux innovants afin d’explorer de nouveaux usages et écrire ainsi de nouveaux récits !
Concernant l’inspiration mutuelle entre nos 2 secteurs, le modèle circulaire par nature favorise la coopération, la co-création que ce soit entre une même industrie ou cross-industries. “Seul on va vite mais à plusieurs on va plus loin”.

Si l’on se projette dans 10 ans, quels seraient les signaux les plus forts indiquant que l’économie régénérative est devenue la norme et non l’exception ?
Fabrice Bonnifet : Il va falloir que les entreprises reconfigurent leur modèle d’affaire pour intégrer les limites planétaires en tant que données d’entrée dans la conception de leur système de création de valeur. Il faudra repenser le système comptable des entreprises en intégrant les limites planétaires comme donnée d’entrée. Le capital naturel, humain et financier doivent être considérés de manière indissociable. Cela passera aussi par la présence de représentants du vivant dans les conseils d’administration.
L’Atelier des Matières : Dans le secteur de la mode, cela impliquerait que les entreprises s’approvisionnent principalement avec des matières recyclées ou dites de nouvelles générations. Selon la dernière étude de BCG et Fashion for Good sur les nouveaux matériaux génératifs, il faudrait qu’elles utilisent des mélanges de matières avec moins de 10 % de matières conventionnelles et plus de 90 % de matières recyclées ou nouvelle génération. Aujourd’hui, le ratio est plutôt à 80 % de matières conventionnelles et 20 % matières dites privilégiées. Côté financement, il faudrait que les investisseur·ses et les institutions financières priorisent les entreprises et les projets qui suivent des principes régénératifs, avec des fonds d’investissement dédiés à soutenir la transition vers des modèles d’affaires durables. S’agissant des politiques publiques, il faudrait qu’elles soutiennent les pratiques régénératives via la mise en place d’incitations fiscales, tout en pénalisant les entreprises qui ne s’engageraient pas dans cette transformation.
“S’agissant des politiques publiques, il faudrait qu’elles soutiennent les pratiques régénératives via la mise en place d’incitations fiscales.” Atelier des Matieres
Face à l’urgence de la situation, croyez-vous au pouvoir d’une entreprise pour changer le modèle de toute une industrie ?
Fabrice Bonnifet : Oui, par exemple, chez Bouygues, nous déployons un modèle “as a service” pour les équipements, où nous payons un droit d’usage plutôt qu’un achat. Cela permet une meilleure qualité et une durabilité accrue. Il faut maintenant démocratiser ces modèles. On va passer de l’obsolescence programmée à la pérennité programmée. L’objectif maintenant, c’est de faire comprendre ces modèles de manière à ce que tout le monde s’empare du sujet et puisse agir. Nous avons donc décidé de créer GenAct pour inclure la responsabilité de chacun·e, parce que tout le monde est un·e éco-acteur·rice.
L’Atelier des Matières : Une entreprise a le pouvoir de transformer toute une industrie, dès lors qu’elle adopte une vision ambitieuse se dote de moyens et fédère son écosystème autour d’une dynamique de changement. Face aux limites planétaires, nous avons une responsabilité collective : repenser nos modèles, nos usages et nos impacts. Loin d’être une contrainte, cette réalité est une formidable opportunité d’innovation et de différenciation. Les règles du jeu évoluent, et les entreprises qui sauront prendre le virage d’une transformation durable seront les leaders de demain. Il ne s’agit plus simplement de s’adapter, mais d’ouvrir la voie : en adoptant une approche plus sobre, et en valorisant l’ingéniosité humaine et la coopération.
Changer une industrie commence par une impulsion forte. Inspirons, fédérons et créons des dynamiques collectives. Mettons en lumière des initiatives pionnières et éprouvées pour en faire des références. Montrons que performance économique et circularité peuvent aller de pair en accompagnant les entreprises dans leur transformation, comme nous le faisons à L’Atelier des Matières. Ensemble, faisons de notre engagement une force motrice, un levier de transformation durable et désirable. Déployons des feuilles de route claires, engageons fournisseur·ses et partenaires, et mobilisons consommateur·rices et investisseur·ses autour de cette transformation. Car c’est en entraînant tout un écosystème que nous bâtirons, dès aujourd’hui, les fondations d’un avenir plus juste et respectueux du vivant.

Pour découvrir les solutions proposées par L’Atelier des Matières, rendez-vous à Paris au salon ChangeNOW du 24 au 26 avril 2025.